Un bunker oublié, un parking inutilisé : ce sont les espaces que les fondateurs de la start-up Cycloponics ont fait le pari de transformer en fermes urbaines, certifiées bio. Dans ces antres souterraines est récoltée chaque semaine plus d’une tonne de champignons, d’endives et de jeunes pousses. Un modèle underground qui devrait s’exporter rapidement dans d’autres villes.

XVIIIe arrondissement de Paris. À quelques mètres du périphérique parisien et du boulevard de la Chapelle, la rue Raymond Queneau déroule ses barres d’immeubles à loyer modéré. Aucun indice de la présence d’une ferme urbaine. Il faut descendre la voie d’un parking condamné pour trouver l’entrée de la Caverne, la deuxième exploitation agricole de la start-up Cycloponics. Dans la loge de gardien reconvertie en bureau, Jean-Noël Gertz est plongé dans ses livres de comptes. Pantalon de chantier et bonnet sur la tête, le jeune homme a des allures de paysan hippie. C’est le cofondateur de Cycloponics, lancée en 2016 avec Théophile Champagnat. Leur but : transformer les sous-sols urbains inoccupés pour y faire pousser des champignons et des légumes en agriculture biologique. Le tout en respectant les principes de l’économie circulaire et en misant sur du transport décarbonné.

Exploration souterraine

« On s’est focalisé sur l’agriculture souterraine pour laisser les terrains à la surface aux plantes, aux logements, aux bureaux. On essaie de se tourner vers des superstructures qui souhaitent recycler leurs souterrains », explique Jean-Noël. Après des études en génie climatique, il ne voulait pas finir dans un bureau d’études. Fan d’« urbex » (exploration urbaine souvent photographique), il aime découvrir des lieux abandonnés où il imagine faire pousser des champignons. C’est à Strasbourg, dans un ancien bunker, qu’il implante sa première ferme urbaine. « J’y ai mis mes économies et emprunté pas mal à la banque. J’ai fais les travaux quasiment tout seul, certains avec l’aide de mes amis. On a monté le minimum pour que la ferme puisse se lancer et croître de manière organique, qu’elle devienne autonome. Aujourd’hui, ce sont trois anciens bénévoles qui font tourner le Bunker alimentaire. Ça fait un an et demi qu’ils produisent et ils emploient maintenant cinq personnes ». À Paris, le défi de Jean-Noël est à la hauteur de la capitale : une surface multipliée par dix - qui augmente les contraintes techniques - et une équipe de 17 personnes à encadrer. « Je gère tout :  l'administratif, la gestion de la production, des récoltes. Je m’occupe aussi d’une partie du backoffice de gestion des ventes. J’ai des tâches de manager... », confie Jean-Noël en faisant visiter son domaine agricole au pas de course. Au deuxième sous-sol, des travaux sont en cours pour augmenter la surface de production qui s’élèvera bientôt à 5 500 m2. « Le parking qu’on loue appartient au bailleur social de la SNCF. On n’a pas eu de mal à négocier avec eux car on a un modèle avec un volet social fort. On s’emploie aussi à l’intégration économique du voisinage. Certains habitants travaillent avec nous. Toutes les deux semaines, on offre nos produits à l’amicale des voisins de l’immeuble au-dessus de nous ». Au troisième sous-sol, des canapés et une table de ping-pong sont les seuls clins d’œil à la « culture start-up ». Certains box du parking abritent d’autres petites entreprises à l’exemple d’Aura, qui fabrique des meubles d’« aquaponie » pour faire pousser des aromates dans les entreprises, Orgaïa, une épicerie bio, et Les Alchimistes, qui récupère les biodéchets des restaurants, les composte puis les revend en vrac. Un apiculteur rejoindra la colocation souterraine d’ici quelque semaines. Tous sous-louent leur locaux, un coup de pouce qui permet à la Caverne de lisser ses revenus en prévision de l’été, lorsqu’il n’y a pas de production.

Maraîchage cavernicole

Côté culture, chaque plantation dispose d’une installation particulière. Le système conçu par Cycloponics a été baptisé « maraîchage cavernicole ». Sur des étagères, sont installées des rangées entières de substrats de chanvre, où poussent les shitakés. Masque sur le visage pour se protéger des spores qui irritent les voies respiratoires, Elisabeth est en pleine récolte : « j’étais en fac de droit, et je me suis réorientée en suivant une formation agricole. Je suis attirée par les fermes urbaines et celle-ci est particulièrement audacieuse en termes de contraintes techniques, car souterraine. Il faut veiller à maintenir le bon taux d’humidité et la température adaptée. » Manon la rejoint et ajoute : « ici, on produit sans engrais, sans pesticides. C’est enrichissant pour moi de contribuer à bien nourrir les gens. Je suis d’une génération que l’on ne pousse pas forcément à faire un travail manuel et répétitif. Ici, on est dans le retour à la terre, et c’est ce que je cherchais. » Derrière des bâches transparentes, c’est la salle des pleurotes, qui ont besoin de plus de chaleur que les shitakés. L’ensemble de la production fongique avoisine une tonne par semaine. Sur le côté, des chambres noires, où poussent des endives. Les récoltes seront vendues à la coopérative bio d'Île-de-France, à plusieurs épiceries bio du nord de Paris, à des Amap ainsi qu’à Rungis. Khoa, doyen de l’équipe et technicien, arpente la Caverne sur sa trottinette électrique : « je suis là depuis le début. J'ai eu un coup de cœur pour le projet et de la tendresse pour ces jeunes, qui ne sont pas manuels à la base mais qui s’y sont mis. Il n’y avait rien au départ. J'ai installé les contrôles d'accès, les caméras de surveillance, internet, les éclairages… Je suis fier d'avoir contribué à transformer le lieu. »

Rejetons

Au premier trimestre 2019, Cycloponics va développer une nouvelle ferme urbaine, dans une cave à Bordeaux. « On a déposé le permis de construire, et on a aussi prévu de faire pareil à Lille et à Lyon. On n’a pas une ambition sociétale incroyable, on souhaite juste s’implanter dans des quartiers sensibles et y développer l’agriculture urbaine. Mais venir avec ces notions un peu boboïsantes, dans des quartiers où il y a beaucoup de précarité, c’est parfois un peu mal compris », confie Jean-Noël. À l’heure actuelle, son plus gros défi est d’assurer une production permanente et continue afin d’honorer ses commandes. « Ça fait bientôt trois ans que Cycloponics agit, et l’agriculture est un milieu difficile. Au-delà des aléas de production, j’ai compris comment les distributeurs jouent avec les producteurs pour faire baisser les prix. Ils attendent que la date limite de consommation approche et les paysans sont obligés de s’aligner sur le prix imposé ». Pour ne pas tomber dans le même schéma, Cycloponics va ouvrir en janvier un magasin de vente directe pour écouler ses produits de façon indépendante.


Texte : Fleur Weinberg / Photos : Emmanuelle Jorry