S’appuyer sur l’expérience de personnes handicapées, d’ex-SDF ou encore de migrants afin d’aider ceux qui vivent des situations similaires : telle est la vocation de la pair-aidance, une forme de solidarité encore méconnue en France. Si elle a déjà fait ses preuves, elle reste expérimentale et doit faire face à de nombreux obstacles.

Dans les années 1930 naît le premier cercle des Alcooliques anonymes aux États-Unis. Bill Wilson, agent de change new-yorkais ayant surmonté son addiction à l’alcool, échange avec d’autres alcooliques pour les aider à se rétablir. Aujourd’hui, on parlerait de pair-accompagnement, de pair-aidance, de pair-émulation ou encore de médiateur pair, des termes quasi synonymes. Ex-alcoolique, mais aussi ex-SDF, handicapé en situation d’autonomie ou presque, migrant ou
réfugié intégré à la société : ils peuvent tous réinvestir leur expérience personnelle pour épauler une personne se  trouvant dans une situation similaire à celle qu’ils ont vécue. Les aider à vivre avec leur maladie ou leur condition, leur redonner espoir en l’avenir, leur fournir les clés pour s’en sortir – et incarner la preuve concrète d’une forme de prise de pouvoir et d’autonomie. 

Complémentaire à l’expertise professionnelle des personnels de santé, des éducateurs ou des psychologues, la pair-aidance s’aventure dans les angles morts du système d’accompagnement social actuel. « Un exemple parlant est la vie sexuelle et affective, explique Céline Poulet, déléguée nationale à la Croix-Rouge : ce n’est peut-être pas aux  éducateurs ou aux professionnels que les ados qui ont des troubles, voire une déficience intellectuelle, ont envie de  poser ces questions-là. » Plus horizontale, la relation pair-à-pair rééquilibre les rapports aidé/aidant et facilite les  échanges. Originaire du Congo, Paulin Mutumbo, 19 ans, a été accueilli par la Croix-Rouge à son arrivée en France en 2015 en tant que mineur non accompagné. Très angoissé au début, il peine à se confier aux psychologues, mais reprend confiance en discutant avec des compatriotes qui ont traversé les mêmes épreuves que lui quelques années
plus tôt. « Je savais que si je suivais leurs conseils, j’allais être bientôt comme eux », raconte le jeune homme,  désormais apprenti en électrotechnique. 

Une bataille idéologique

Débarqué d’Amérique du Nord, le pair-accompagnement est encore tâtonnant en France. Dans le domaine de la santé, ce retard serait dû, à en croire Céline Poulet, au regard que l’on porte encore sur le handicap : « Les gens se  demandent comment des personnes fragiles et vulnérables pourraient en accompagner d’autres. Or elles ont une
force extraordinaire car elles ont réussi à s’adapter à la société malgré leur situation ! Aujourd’hui, les handicapés
revendiquent le pouvoir d’agir.
»

À la Croix-Rouge, une phase de sensibilisation au management a précédé le lancement d’un projet de pair-accompagnement dans le domaine de la santé prévu à la rentrée dans 5 établissements pilotes en France. Et  pour cause : les réticences institutionnelles sont encore nombreuses. En 2011 déjà, la Fédération nationale des associations d’usagers en psychiatrie (FNAPSY) invoquait des « risques de rechute pour les pairs » pour justifier  son retrait d’un projet de médiateurs pairs en santé mentale. La même année, le syndicat Coordination nationale infirmière (CNI) demandait l’arrêt de ces expérimentations, estimant que le personnel de santé était déjà suffisamment
compétent.

Malgré cela, le projet de la Croix-Rouge bénéficie du soutien des politiques publiques et en particulier de la mission « Une réponse accompagnée pour tous », qui vise à renforcer la prise en charge et l’autonomie des personnes  handicapées. Dirigée par Marina Drobi, cheffe de projet au sein du Comité interministériel du handicap (CIH), cette mission généralisée au 1er janvier 2018 se détache, selon ses dires, de la « logique paternaliste » qui prévalait jusque-là dans le système d’accompagnement social. « Nous souhaitons agir sur l’état d’esprit des handicapés, en leur donnant confiance en eux et en changeant l’attitude des professionnels, qui ne les incitent pas forcément à l’autonomie. » Pour l’instant centrée sur l’enjeu du handicap, elle entend se rapprocher d’autres dispositifs de pair-accompagnement, comme
« Un chez-soi d’abord », qui consiste à loger et accompagner des personnes vivant dans la rue et présentant des
troubles psychiques. Et bâtir un réseau d’institutions dédiées à la solidarité pair-à-pair. 

L'enjeu de l'institutionnalisation

Alors quel statut donner aux pairs pour faire valoir leur expertise ? Pour Marina Drobi, « il y a une adéquation à trouver entre le niveau de formation, les missions qu’on lui propose et les responsabilités qu’on lui accorde ». S’il existe une formation professionnalisante « Médiateurs de santé-pairs » lancée par l’université Paris 13 et le Centre collaborateur de l’OMS, la plupart des pairs-aidants sont des volontaires issus du réseau associatif et ne suivent qu’une courte formation. N’est pas pair-aidant qui veut : « Il est nécessaire d’avoir du recul sur son expérience pour ne pas la calquer sur celle des autres », souligne Céline Poulet. Difficile pourtant d’évaluer l’aptitude réelle des pairs-aidants ailleurs que sur le terrain. Les savoirs expérientiels, émotionnels et pratiques qu’ils possèdent « sont difficiles à mesurer car il s’agit de savoirs non formels, souvent intériorisés », explique la sociologue Ève Gardien.

L’institutionnalisation de la pairaidance fait néanmoins face à un dilemme. Si la professionnalisation des pairs permet à ceux-ci de s’intégrer aux équipes et de devenir des « pros de l’accompagnement », l’institutionnalisation par le haut des pratiques d’accompagnement pourrait tout aussi bien modifier – voire altérer – la relation pair-à-pair, suggère Ève Gardien. Selon elle, « il ne faut pas sous-estimer les effets d’une relation informelle, naturelle et spontanée auprès des personnes accompagnées ».

La pair-aidance n’a pas attendu son institutionnalisation pour exister. Elle naît avant tout d’un état d’esprit solidaire, comme celui de Paulin Mutumbo. Ce dernier envisage de devenir pair-accompagnant à son tour et l’a déjà fait spontanément auprès de mineurs au foyer de la Croix-Rouge : « J’aime bien aider les autres, surtout quand je sens qu’ils en ont besoin et  qu’ils ont de la difficulté à parler d’eux. » Institutionnalisée ou non, il importe avant tout que la solidarité pair-à-pair entre dans les moeurs. 


Sophie Kloetzli