Donner une voix aux citoyens tout en créant de nouveaux liens avec les élus : telle est l’ambition des civic tech, ces plateformes, applications et autres outils numériques qui promettent de réinventer la démocratie locale. Si ces technologies peuvent présenter de nombreux avantages pratiques pour les maires, elles les forcent aussi à redéfinir leur rôle.

En France, 2017 aura été l’année de la popularisation des civic tech. L’une des candidates à l’élection présidentielle, Charlotte Marchandise, a même été désignée par une consultation populaire via la plateforme LaPrimaire.org (sans toutefois réussir à passer l’étape fatidique des 500 signatures d’élus). Quant à Emmanuel Macron, pour mener campagne, il s’est adjoint les services de la start-up Liegey Muller Pons (LMP) qui, pour cibler les potentiels électeurs, utilise le big data en lieu et place du bon vieux porte-à-porte. Il ne s’agit là que de deux exemples parmi la multitude de civic tech ayant émergé ces derniers mois dans notre pays, sous différentes formes et pour différents usages. Pourtant, malgré ce fourmillement, les civic tech sont encore, en France, dans leur prime jeunesse. Interrogé par Le Monde, Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, évoque un « phénomène récent », qui n’a que « deux-trois ans seulement ». Mais un phénomène en pleine expansion, et qui s’exprime surtout en milieu urbain.

Répondre à la crise de représentation

Il faut dire que la ville constitue un échelon propice à l’expression de la démocratie participative. « Quand on fait participer les habitants sur les choix stratégiques d’une ville, ils sont généralement au rendez-vous », observe Pauline Véron, adjointe à la Maire de Paris en charge des questions relatives à la démocratie locale et la participation citoyenne. Pour l’élue, les civic tech apportent une réponse à la « crise de représentation » que traverse notre système démocratique : « Je ne constate pas de crise de l’engagement, mais le cadre dans lequel se déroule la vie publique et politique est souvent remis en cause dans ses modalités. Les innovateurs démocratiques de la civic tech ont un regard critique et constructif sur cette crise et essaient d’y apporter des réponses grâce au numérique. »

Depuis l’accession d’Anne Hidalgo au fauteuil de maire, la capitale veut se positionner comme leader sur ce sujet. Cela s’est traduit notamment par la création en 2014 d’un budget participatif (qui a déjà attiré plus de 168 000 participants), la mise en ligne d’une plateforme de collecte d’idées citoyennes, et l’ouverture récente de la Halle Civique, un espace dans le XIXe arrondissement tout entier dédié aux civic tech. Il faut dire que ces nouveaux outils ont le potentiel pour re-légitimer des responsables politiques souvent perçus comme déconnectés des réalités des citoyens. D’abord en élargissant leur cible : « Les dispositifs de démocratie locale ne sont pas forcément accessibles à tous, notamment faute de temps. La représentativité de la société civile n’est pas complète, elle est surtout constituée d’habitants  ‘‘professionnels’’ », constate Julie de Pimodan, fondatrice de Fluicity, une application qui permet aux citoyens de dialoguer avec leurs élus en continu, aujourd’hui utilisée par une quarantaine de collectivités territoriales en France et en Belgique. Pauline Véron appuie ce propos : les plateformes de consultation citoyenne « nous permettent de toucher un public qui trouve difficilement le moment d’aller à une réunion publique ; on essaie de compléter. »

Dans un second temps, il s’agit de pratiquer la politique de manière plus spontanée, transparente et immédiate - une sorte de prolongement des habitudes prises sur les réseaux sociaux, où il est autrement plus facile qu’autrefois d’interpeller ses représentants. Prendre les avis des citoyens, les mettre en oeuvre et le faire savoir pourrait à moyen terme, espère l’élue parisienne, « recréer de la confiance ». Mais surtout, « ça permet de prendre de meilleures décisions » : en consultant les habitants d’un quartier sur un projet de réaménagement, par exemple, on bénéficie de leurs idées et aussi d’un canal privilégié pour expliquer ses décisions. « C’est plus enrichissant pour les élus, les administrations et les habitants, il n’y a plus de décisions qui ‘tombent d’en haut’ et ne sont pas comprises. »

Changer de culture politique

Ces avantages ne doivent pourtant pas faire oublier que les maires ont encore un réel effort d’adaptation à faire pour s’adapter à la démocratisation des civic tech. Cela concerne d’abord ceux dont l’âge ou la culture politique ne les prédestine pas à faire des consultations citoyennes à tout bout de champ. « Avec la démocratie participative, on fait émerger une classe politique qui n’est plus celle de notables en représentation. On est dans une démarche pédagogique, plus directe, avec une attitude moins distante », assure Pauline Véron.

Pour elle, « cette culture est plus de gauche que de droite : historiquement, le débat militant existe plus dans les partis de gauche. » Aujourd’hui, 65 % des villes de France qui ont un budget participatif sont « à gauche ». Mais, d’une part, les villes de droite s’y mettent, et de l’autre « cette question est transcendée par la question générationnelle. » Julie de Pimodan confirme : « Nos clients sont souvent des maires jeunes, ou alors issus du privé, ou qui venaient d’être élus en 2014 et voulaient changer la manière de faire de la politique. » Et 67 % des utilisateurs de Fluicity ont entre 18 et 44 ans. C’est donc une nouvelle classe politique qui porte le mouvement, mais aussi les citoyens eux-mêmes : pour l’entrepreneure, qui a choisi de rendre sa plateforme utilisable même par ceux qui vivent dans une ville qui n’y est pas présente, le mouvement « d’en bas » est déjà bien lancé, et peut convaincre les maires de le rejoindre.

Une fois pris le train de la civic tech, l’élu doit ensuite accepter de voir son rôle évoluer : moins de distance et plus de transparence, on l’a dit, mais également une vraie volonté d’écoute et aussi d’action. Comme l’explique Julie de Pimodan (cf. interview), il ne suffit pas de vouloir entendre ce que les citoyens ont à dire : il faut aussi mettre en place des processus pour traiter les idées et appliquer celles qui sont jugées pertinentes. C’est sur cette mise en oeuvre que repose, au bout du compte, la réussite de tout l’exercice : selon une enquête réalisée en décembre 2015 par le Cevipof, 88 % des Français estiment qu'on ne se préoccupe pas de leur avis. Autrement dit, consulter ne sert à rien si on n’apporte pas ensuite aux habitants la preuve concrète que leur voix a été entendue.

Une audience encore à élargir

À l’avenir, le rôle des élus sera, de plus en plus, de guider les citoyens dans l’apprentissage de cette nouvelle forme de démocratie. « Cela ne suffit pas de proposer aux gens de participer ; il faut qu’ils soient formés pour cela, au fait de se plonger dans un dossier, d’utiliser des outils numériques ou de prendre la parole en public », estime Pauline Véron. La mairie de Paris a ainsi mis en place des ateliers citoyens gratuits, animés par des entreprises de la civic tech comme Voxe.org, qui aident les participants à « devenir des citoyens plus actifs ». Car la principale critique à laquelle se heurtent la civic tech et les élus qui ne jurent que par elle, c’est de toucher surtout un public averti, jeune, éduqué. Dans Le Monde, Jérémy Coutelle, 26 ans, consultant en communication digitale, l’admet : « On m’oppose souvent que la civic tech est un délire de bobo parisien. Effectivement, à l’atelier Voxe.org de ce soir, les gens avaient presque tous le même profil que moi. » Quelques lignes plus loin, le sociologue Loïc Blondiaux confirme : « Mes étudiants en sciences politiques sont politisés. Logique : ils sont inscrits dans une filière qui les conditionne à cela. En revanche, si l’on raisonne d’un point de vue général, il existe une fracture très forte liée au niveau d’éducation. »

Réussir le passage à l’échelle, parvenir à séduire une audience bien plus large que celle des cercles militants et des citoyens engagés : voilà le grand défi d’avenir que devront surmonter les maires qui voudront placer, demain, la civic tech au cœur de leur action.