En France, les campagnes de financement participatif pour entretenir ou même racheter des lieux de patrimoine connaissent un succès grandissant, tandis que la « mission Stéphane Bern » veut faire de l’héritage culturel de la France l’affaire de tous. Et si la « foule » était la meilleure arme pour préserver un patrimoine fragile ?

« Devenez châtelain pour seulement 50 €. » Fin 2017, la plateforme de crowdfunding Dartagnans lance une campagne d’un genre nouveau, en proposant aux internautes de racheter le château de la Mothe-Chandeniers, dans la Vienne. Quelques semaines plus tard, le château devient officiellement la propriété de 18 558 personnes, venues de 115 pays, qui ont collectivement levé plus d’1,6 million d’euros (soit plus de trois fois l’objectif initial). En mai 2018, une seconde campagne pour racheter la chapelle, les dépendances et une partie du parc récolte près d’un-demi million d’euros. Le château de la Mothe-Chandeniers est aujourd’hui la plus grande copropriété du monde. Et le signe que le financement participatif a probablement de l’avenir en tant qu’outil de préservation du patrimoine.

Adopte un château et joue au loto

Faire appel aux internautes pour contribuer à la rénovation de lieux de patrimoine se fait pourtant depuis plusieurs années. « Cela a toujours plus ou moins existé. Au tout début du crowdfunding en France, c’étaient surtout des projets portés par des associations et des particuliers propriétaires », retrace Olivier Sanch, responsable collectivités et acteurs publics chez KissKissBankBank. Mais depuis décembre 2015, un décret autorise les collectivités à faire directement appel au financement participatif, et le nombre de projets a gonflé. En 2016, d’après le Club Innovation Culture (Clic), près de 900 000 euros ont été collectés pour des projets patrimoniaux. Le chiffre a bondi à presque 2,6 millions d’euros pour 2017 - le château de la Mothe-Chandeniers n’y est sûrement pas pour rien. Les résultats devraient être plus modestes en 2018 :  au 4 septembre, les campagnes de crowdfunding dans les lieux de patrimoine avaient récolté « seulement » 39,55 % du total de 2017.

Tout de même, c’est assez pour dire que le financement participatif est déjà un ressort important de la protection du patrimoine. D’autant que les plateformes ne sont pas les seuls acteurs concernés. Un certain nombre d’institutions lancent leurs propres campagnes de crowdfunding, à l’image du musée du Louvre, qui a enregistré en 2018 un joli succès avec l’initiative « Tous mécènes » : 1,4 million d’euros collectés pour acheter et valoriser le Livre d’heures de François Ier.

Chez KissKissBankBank, on sent « un engouement très net » du public, « d'autant plus cette année où on parle beaucoup de patrimoine. » Depuis un an, en effet, la mission confiée par Emmanuel Macron à l’animateur de radio et de télévision Stéphane Bern s’efforce d’identifier les lieux en danger et de trouver des moyens originaux de financer leur préservation. Fort de sa conviction que le patrimoine est l’affaire de tous, Stéphane Bern a donc choisi d’interpeller directement le grand public. Son opération phare, le loto du patrimoine, a été lancée début septembre dans ce but : « J’ai voulu lancer un cri d’alarme car le patrimoine est partout menacé en France, c’était une façon de remobiliser les Français », explique-t-il sur RTL.

L’opération se fait en deux temps : d’abord des tickets de grattage à 15 euros qui peuvent rapporter jusqu’à 1,5 million d’euros, ensuite un tirage supplémentaire le 14 septembre, doté de 13 millions d’euros (c’est un habitant de Haute-Garonne qui a remporté le gros lot). Entre 10 et 15 % des ventes des tickets et des grilles de loto vont à la Fondation du patrimoine, avec pour objectif de récolter 15 à 20 millions d’euros : c’est peu mais, comme l’écrit Le Figaro, « personne ne pense que le patrimoine français sera définitivement sauvé grâce à un tirage spécial et un jeu de hasard. Mais le loto et les jeux apporteront une bouffée d'air frais et creuseront le sillon du mécénat populaire et collectif, qui est un état d'esprit. » L’animateur, lui, martèle que « c’est un jeu d’argent, l’argent va au gagnant. C’est une contribution ludique et volontaire. En Angleterre ça cartonne, et on arrive à sauver le patrimoine grâce à ça. »

Enrayer la mort lente du patrimoine

Bern fait référence au National Trust anglais, une source d’inspiration pour beaucoup d’acteurs du patrimoine. Cette association a régulièrement recours à des loteries pour récolter des fonds, et ses 5 millions de membres soutiennent le rachat et l’entretien de nombreux monuments (le National Trust en possède plus de 500). Derrière le succès de ce type d’organismes et d’initiatives se devine le fait que sans l’engagement du public, le patrimoine, surtout dans les régions rurales et les toutes petites communes, pourrait se trouver condamné à une mort lente. Les budgets des collectivités, souvent propriétaires de lieux de patrimoine, sont en baisse et les subventions aussi. Pour Romain Delaume, co-fondateur et CEO de Dartagnans, « le participatif a un intérêt très fort parce que la préservation est chère, il y a beaucoup de monuments en péril et peu de moyens. Il ne faut pas attendre seulement les subventions publiques. » Olivier Sanch, lui, insiste sur la complémentarité des sources de financement : « Même si les dotations sont en baisse, elles existent. Notre cas de figure le plus fréquent, ce sont des projets qui bénéficient de financements publics mais dont le plan de financement n’est pas bouclé, ou qui voudraient aller encore plus loin. Le crowdfunding est un complément. » Pour soutenir le mouvement, le gouvernement a mis en place des incitations en défiscalisant les dons, dans le cadre de la loi mécénat. Mais Romain Delaume estime que « cela ne sert quasiment à rien, alors que 50 % de la population ne paie pas d'impôts. Ça n’a pas de sens lorsqu'on est étudiant par exemple. » Olivier Sanch abonde : « Ceux qui ont des sous connaissent déjà les mécanismes de défiscalisation. Le réel enjeu, c’est d'amener d'autres publics à s'intéresser au patrimoine. »

Responsabiliser le public

Et pour attirer ceux-là, il faut leur promettre autre chose. Romain Delaume suggère des contreparties vraiment intéressantes, comme une expérience culturelle sur le site qu’ils contribuent à préserver. Olivier Sanch cite l’exemple d’un petit village de l’Aveyron qui a racheté une ferme fortifiée et a lancé une campagne de financement participatif de « seulement » 10 000 euros pour la transformer en gîte, ce qui lui a permis de faire connaître le projet en-dehors de la commune. « Si on a une vision à long terme, dans une optique globale de communication et de tourisme, on peut arriver à faire des choses sympa. » Et puis, au risque de faire grincer quelques dents chez les blasés de la « start-up nation », il ne faut pas avoir peur d’adopter l’agilité si chère aux entrepreneurs. « Les acteurs du patrimoine doivent développer leurs idées, inventer des modes innovants comme l’achat collectif, insiste Romain Delaume. Avec la Mothe-Chandeniers, c’était la première fois qu'on le proposait. On a touché toutes les catégories de la population, tous les âges. Être copropriétaire responsabilise le public et nous permet d'expliquer comment fonctionne la préservation du patrimoine. Et puis ça fait un peu rêver.” Voilà un apport non négligeable de ce mouvement participatif : dépoussiérer l’idée de patrimoine et l’associer de nouveau aux châteaux qu’on a (peut-être) tous aimés étant enfants.