Ça bouge dans les foyers ! Le modèle familial classique, un couple marié avec enfant(s), reste vigoureux, mais il n’est plus le seul. Le champ des possibles s’est élargi aux familles recomposées, monoparentales, homoparentales… D’autres façons de vivre une histoire commune. 

« La famille est le fondement de la société et la destinée normale de la femme est d’être épouse et mère. » Alphonse Piffault, auteur de cet honorable traité sur « La femme de foyer » (1910), avalerait son haut-de-forme en découvrant ce que sont devenues les familles aujourd’hui. Il serait surtout consterné d’apprendre que plus de 80 % des femmes en âge d’être « mères au foyer » occupent un emploi…

Mais la famille n’en est pas moins un maillon essentiel de la société. Seuls 6 % des hommes et 4 % des femmes affichent le choix de ne pas avoir d’enfants et ne pas en vouloir. En dehors de ces no-kids convaincus, neuf Français sur dix placent la famille sur un piédestal. Pour eux, c’est le premier lieu de solidarité, une valeur partagée par tous (et qui n’est ni de droite ni de gauche) et un amortisseur social. Bref, l’esprit de famille souffle intensément sur la France d’aujourd’hui. Si cette unanimité l’emporte, c’est parce que la famille est devenue bien différente de l’institution qu’André Gide rejetait d’un trait de plume : « Famille je vous hais ! Foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur. »

Deux mariages pour un divorce

Si les portes se sont ouvertes, c’est parce que le mariage n’est plus le seul fondement de la cellule familiale, tout en restant une pratique majoritaire. Le modèle traditionnel (deux parents mariés avec au moins un enfant), bien qu’en recul, est adopté par sept familles sur dix. Mais ce n’est plus un foyer clos. La possibilité d’en sortir par un divorce s’est considérablement simplifiée. Depuis 1975, il n’est plus fondé uniquement sur la faute. Et même depuis quelques mois, il est possible sans juge ! En gros, on célèbre désormais deux mariages pour un divorce prononcé.

Jadis stigmatisant, ce « démariage » s’est considérablement banalisé. Ce n’est plus nécessairement une guerre entre époux, ni un drame. « Comment anticiper son divorce ? », s’interroge régulièrement la presse magazine, consciente que l’hypothèse d’une séparation devrait s’envisager avant le mariage. « Une union sur trois finira devant le juge des divorces, souligne Charlotte Simoni dans le magazine Capital. Proportion qui grimpe à plus de 50 % dans les grandes villes comme Lyon, Lille, Marseille ou Paris. Un désastre, car à l’échec personnel s’ajoute souvent une débâcle financière : entre la pension alimentaire (comptez 2 500 euros par an et par enfant), la prestation compensatoire (60 000 euros en moyenne) et les frais d’avocat (de 150 à 200 euros de l’heure), il y a en effet de quoi en mettre plus d’un sur la paille ! »

Le nombre croissant des mères célibataires

Mais ne réduisons pas la famille contemporaine à cet aspect contractuel du mariage civil ou du Pacs. D’abord parce que plus de 7 millions de Français vivent en union libre (23 % des couples) et contribuent eux aussi à la natalité. Il faut aussi prendre en compte ce qui est un vrai phénomène de société : une famille sur cinq est monoparentale ! Cette proportion est encore plus forte dans les DOM (une famille sur deux à la Martinique). Par le passé, cette situation survenait principalement après le décès d’un des deux parents. Aujourd’hui, c’est surtout la conséquence d’une séparation. C’est aussi une situation ancrée dans un contexte de crise économique : « La monoparentalité concerne davantage des femmes peu ou pas diplômées, analysent les experts de l’Insee. À nombre d’enfants équivalent, leur taux d’emploi est plus faible, surtout s’il y a de jeunes enfants. »

Une situation plus subie que choisie.

« Pour la majorité de ces femmes, ce n’est pas un choix, constate Adeline Gouttenoire, juriste de la famille (lire son analyse ci-contre). Bien sûr, il y a des femmes qui choisissent de "faire un bébé toutes seules" mais, pour la plupart des familles monoparentales, c’est une situation plus subie que choisie. » Cette famille avec un parent seul, c’est une réalité encore sous-représentée dans l’imaginaire collectif. Elle mérite de trouver sa place dans les livres d’enfants, les séries TV ou les publicités, car elle ne porte pas moins de valeurs que la famille tradi (un papa, une maman). Les enseignants le constatent quotidiennement en voyant des parents solos jongler avec leurs horaires de travail pour assumer seuls la charge éducative de leur foyer…

Quand l’amour fait loi

Enfin, il faut prendre en compte un autre phénomène sociologique, celui des familles recomposées. C’est la situation de 9 % des familles. En France, un million et demi d’enfants vivent dans ce cadre particulier. Avec des beaux-parents, parfois des demi-frères ou demi-sœurs, ils expérimentent des relations qui ne sont pas le fruit d’une filiation biologique. Pour le droit français, c’est une terre inconnue ou presque. La sociologue Irène Théry avait inventé le terme de « famille recomposée » en 1987, en réalisant une étude sur le rôle des beaux-parents pour la Caisse d’allocations familiales : « C’était il y a trente ans. Il y a désormais des centaines de milliers de familles recomposées, mais on a toujours beaucoup de mal en France à trouver une place pour les beaux-pères et les belles-mères. »

À défaut d’une législation, c’est donc l’amour qui fait loi. Quand tout se passe bien, cela relève de la fusion nucléaire. Les enfants ne font pas les choses à moitié et deviennent frères et sœurs tout court. Et des adultes deviennent le troisième parent d’enfants qui ne sont pas les leurs. Tous construisent alors sur les sables mouvants des sentiments. Mais n’est-ce pas ce que vivent toutes les familles ? Une histoire en commun, qui dure quand les enfants quittent le foyer, et qui joue son prologue avant qu’ils n’arrivent ? « La particularité de la famille, c’est d’être un lien social qui n’existe pas seulement au présent, constate Irène Théry. C’est un lien qui s’enracine avec ce qui n’est plus : les ancêtres, les aïeux, ceux vers lesquels s’exerce la piété filiale… Et la famille est aussi liée à ceux qui ne sont pas encore, quand on pense à ce que deviendra la planète, le souci des petits-enfants qu’on n’a pas encore. » Qu’importe la forme, c’est toujours une page vierge à écrire, dans l’histoire de l’humanité.


Les photos de familles qui illustrent ce dossier sont l'œuvre de Cécilia Garroni Parisi