L'analyse

Qu’est-ce qui a provoqué tous ces changements intervenus dans les familles, en seulement quelques décennies ?

On parle parfois de l’individualisme, mais pour moi, c’est le principe d’égalité des sexes. Jusqu’aux années 1970, la puissance paternelle, la puissance maritale et autres dispositions juridiques manifestaient que la famille était constituée sur un principe de complémentarité hiérarchique des sexes. Tout change dès lors qu’on quitte ce principe multiséculaire pour un principe d’égalité. Il faut alors inventer de nouvelles règles pour la famille. Je crois que c’est cela le moteur de ces changements, amorcés dès le XIXe siècle. Il y a eu une première vague après mai 1968, avec le passage de la puissance paternelle à l’autorité parentale, le principe d’égalité des filiations légitimes (en mariage et naturelles), le divorce par consentement mutuel…

Cette première vague était liée à la contestation d’un modèle matrimonial qui faisait qu’en dehors du mariage, il n’y avait pas de famille. Les années 1970 vont au contraire considérer que le mariage est une histoire de couple et que la famille peut s’en passer. D’ailleurs, aujourd’hui, plus de la moitié des enfants naissent hors mariage. Et cette transformation du rôle du mariage s’est achevée avec l’avènement du mariage pour tous. Je pense qu’il y a une deuxième vague qui n’est pas terminée, qui ne concerne plus le couple, mais la filiation. Aujourd’hui, c’est la filiation qui définit la famille et non plus le mariage. Un couple sans enfant n’est pas une famille, alors qu’une mère seule avec un enfant, on considère que c’est une famille monoparentale. Le lien de filiation a déjà entamé des grands changements, comme l’égalité de la filiation naturelle et légitime, ce qui est une immense révolution, invisible, si l’on compare avec le passé. Mais autour des questions sur les nouvelles technologies de procréation, on voit bien qu’il y encore des débats inachevés…

Comment imaginez-vous les évolutions possibles concernant la filiation ?

Je pense qu’il ne faut pas chercher un fondement unique à la filiation. Alors qu’en matière de couple, la société a réussi à admettre la pluralité des cas (des couples mariés, pacsés ou concubins), pour la filiation elle a du mal à accepter la diversité. Je crois qu’il devrait y avoir trois façons d’établir la filiation : celle fondée sur la procréation, celle sur l’adoption et puis une troisième voie, qui n’est pas encore acceptée mais qui est en évolution, basée sur l’engendrement avec un don en procréation assistée. Elle suscite encore tous les débats, sur les dons de sperme, les dons d’ovocytes, les gestations pour autrui… Il faudrait que la prochaine réforme des lois de bioéthique permette d’avancer sur ce sujet.

Peut-on également attendre des évolutions sur le statut des beaux-parents ?

Juridiquement, c’est difficile, car il y a des situations extrêmement diverses. Un homme qui rencontre une mère célibataire avec un jeune enfant et devient son beau-père, sera quasiment en situation de parent adoptif. En revanche, il y a des situations de recomposition plus tardives, avec des grands adolescents où les beaux-parents ne cherchent pas à prendre une place parentale... Un statut serait complexe et impossible. En revanche, lorsque des beaux-parents assument des responsabilités (ce qu’ils ne sont pas obligés de faire), on devrait le reconnaître. C’était une proposition du rapport « Filiation, origines, parentalité » que j’ai remis au gouvernement en 2014 : ne créons pas un statut du beau-parent, mais reconnaissons les cas où les beaux-parents s’engagent. Nous explorions alors deux grandes pistes d’évolution. D’abord, lorsque des beaux-parents lèguent librement leurs biens à leurs beaux-enfants (ils ne seraient évidemment pas obligés de le faire), nous proposions que la succession ne soit pas taxée comme des étrangers comme cela se passe actuellement. Pour avoir envie de léguer un bien à son bel-enfant, il faut qu’on se considère très proche de lui et on devrait taxer cette succession comme celles entre parents et enfants. L’autre piste concerne l’autorité parentale. Quand les beaux-parents emmènent les enfants à l’école (les enseignants y sont très habitués), il faudrait qu’il puisse y avoir des délégations d’autorité parentale plus faciles, qui leur reconnaissent leur rôle. Ce n’est pas une place généalogique qu’ils demandent, mais une place générationnelle, où ils assument les devoirs d’éducation, de soins, etc. Il faudrait une démarche simple pour faire reconnaître cette délégation, à la mairie par exemple.


Pour en savoir plus, deux ouvrages d’Irène Théry : Mariage et filiation pour tous, une métamorphose inachevée, Seuil, 2016 et Filiation, origines, parentalité :  le droit face aux nouvelles responsabilités générationnelles, rapport à la ministre déléguée à la Famille, Odile Jacob, 2014. Son fils lui a consacré un documentaire, La sociologue et l’ourson, visible sur plusieurs plateformes de VOD.

Photo : © DRFP/Odile Jacob

Irène théry,

sociologue, directrice de recherches à l’École des hautes études en sciences sociales.

« C’est la filiation qui définit la famille. »