Le monde de l’entreprise est-il condamné à donner tout pouvoir aux détenteurs du capital ? Faux et contre-productif, affirme le philosophe et économiste Pierre-Yves Gomez, pour qui il est urgent de revaloriser le travail. 

Philosophe, économiste et directeur de l’Institut français de gouvernement des entreprises, Pierre-Yves Gomez articule souci du monde de l’entreprise et philosophie politique. Son nouveau livre, La Gouvernance d’entreprise, décrit les pouvoirs à l’œuvre au sein des sociétés et la manière dont ils pourraient mieux composer ensemble.

L’entreprise est-elle un espace politique ?

Pierre-Yves Gomez : l’entreprise n’est pas une organisation à part, purement économique : elle est une organisation politique comme une autre. Parce que ses salariés consentent à un lien de subordination et parce que, avec l’affaiblissement des États, l’entreprise s’impose comme la « fabrique » de la société. On le voit avec les Gafa comme avec les décisions des grandes entreprises du secteur énergétique : la manière dont nous vivons, apprenons, travaillons est déterminée par les entreprises. Comprendre le système de gouvernance de ce lieu de pouvoir est donc essentiel.

La gouvernance d’une entreprise ne se résume donc pas à la volonté des actionnaires propriétaires ?

Les détenteurs du capital, de parts sociales, ne « possèdent » pas l’entreprise. Mais, par une convention juridique propre au système capitaliste, ils exercent le pouvoir souverain sur elle. La nuance est essentielle.

Pourquoi ?

À l’instar d’un État, la réalité d’une entreprise est d’être gouvernée non pas par un mais par trois pouvoirs qui se limitent les uns les autres. Le pouvoir souverain est le pouvoir duquel émane tous les autres : il ne peut être remis en question sans remettre en question le système même. En démocratie, le peuple exerce un tel pouvoir et décide des grandes orientations de l’action publique. Dans l’entreprise capitaliste, ce pouvoir est détenu par les actionnaires. Mais les décisions opérationnelles sont prises par le pouvoir exécutif – au niveau de l’État, le président et son gouvernement. En entreprise, il est exercé par le dirigeant et les hauts managers. Le troisième pouvoir assure la surveillance et fait le lien avec les deux autres. Ainsi, à l’image du Parlement vis-à-vis du peuple et du gouvernement, le conseil de surveillance, ou le conseil d’administration, s’assure que les décisions des dirigeants n’entrent pas en contradiction avec les attentes des actionnaires.

Quel est l’enjeu de cette distinction ?

Elle enrichit notre regard sur les différents régimes de gouvernance possibles en examinant les rapports entre pouvoirs souverain, exécutif et de surveillance. Parmi les sept régimes que je dénombre, on trouve l’oligarchie actionnariale, la démocratie entrepreneuriale ou l’autocratie managériale. Le débat sur les forces et les limites de chacun de ces régimes est d’autant plus urgent que la transition numérique redéfinit le fonctionnement même de l’entreprise.

En quoi le numérique rebat-il les cartes ?

La création de valeur n’est plus essentiellement attachée au capital. Aux XIXè et XXè siècles, le capitaliste est celui qui investit lourdement dans des moyens de production industriels. C’est pour cela qu’il détient le pouvoir souverain. Mais désormais, le capital technique échappe en partie à l’entreprise : il est constitué par les outils personnels, ordinateurs portables et smartphones, de chaque collaborateur. La puissance du capital n’est donc plus aussi nette : elle se trouve concurrencée par celle des compétences humaines.

Il s’agit donc de rééquilibrer capital et travail ?

Oui, et pas seulement pour une raison de justice sociale. C’est aussi une question d’efficacité. Les dirigeants ne connaissent plus la réalité du travail tel qu’il s’accomplit dans leur entreprise. C’est ainsi que se décident des stratégies qui ne tiennent pas compte des conditions particulières de pro-duction et, à l’inverse, que des gisements de valeurs sont ignorés. Les modèles d’entreprise les plus intéressants sont ceux où le travail est véritablement représenté par la présence d’un DRH au comité de direction ou par celle de travailleurs dans les conseils d’administration.

N’est-ce pas une menace pour la nécessaire agilité d’une entreprise ?

C’est une part du problème. Comment construire un système qui, d’un côté, puisse prendre des décisions rapides si un récif est en vue et, d’un autre côté, réunir toutes les informations indispensables lorsqu’il s’agit de choisir le trajet d’un voyage ? Reste que rendre une organisation plus participative, en redonnant voix au travail, permettrait de réformer des gouvernances encore trop dominées par le capital financier.


Propos recueillis par Philippe Nassif

Pour aller plus loin 

La Gouvernance d'entreprise / Pierre-Yves Gomez / Que sais-je ? / PUF / 2018

Intelligence du travail / Pierre-Yves Gomez / Desclée de Brouwer / 2016